Les questions que les patients se posent le plus souvent sur l'addiction
Force est de constater que certaines questions reviennent presque systématiquement en séance. Elles ne concernent pas toujours le produit lui-même mais plutôt ce que les personnes vivent au quotidien. Beaucoup se demandent si leur consommation est vraiment problématique, pourquoi elles ont tant de mal à être honnêtes avec leurs proches ou encore pourquoi elles pensent sans cesse à consommer.
Ces interrogations sont légitimes et sont souvent accompagnées de culpabilité, de honte ou d'incompréhension.
À travers cet article, j'ai souhaité répondre aux questions que j'entends le plus souvent en consultation. L'objectif n'est pas de poser un diagnostic à travers un écran, mais de vous aider à mieux comprendre ce qui se joue parfois derrière une addiction.
« Suis-je vraiment addict ou est-ce que j'exagère ? »
C'est probablement la question que j'entends le plus souvent.
Beaucoup de patients arrivent en consultation en commençant par minimiser leur consommation :
« Je pense que je dramatise un peu... »
« Il y a des gens qui sont bien pires que moi. »
« Je ne bois pas tous les jours, donc je ne suis pas alcoolique. »
Cette manière de se comparer aux autres est très fréquente. Pourtant, en clinique, je m'intéresse rarement à la quantité consommée en premier. Deux personnes peuvent fumer la même quantité de cigarette ou passer le même temps devant les jeux vidéo sans vivre la même difficulté.
En réalité, la question la plus importante est souvent ailleurs.
Quelle place cette consommation prend-elle dans votre vie ?
Est-ce qu'elle devient difficile à contrôler ?
Avez-vous déjà essayé de diminuer sans y parvenir ?
Pensez-vous régulièrement à votre prochaine consommation ?
Votre entourage vous a-t-il déjà fait part de son inquiétude ?
Avez-vous parfois le sentiment de ne plus être totalement libre de choisir ?
Une addiction ne se reconnaît pas seulement à ce que l'on consomme, mais à la place que cette consommation prend progressivement dans la vie de la personne. Elle se reconnaît aussi à la perte progressive de liberté que la personne ressent face à un produit ou à un comportement. C'est souvent ce critère qui m'interpelle le plus en consultation.
Repérer une conduite addictive :
Lors d'un premier entretien clinique, il peut être tentant de vouloir rapidement poser un diagnostic. Pourtant, je trouve souvent plus utile d'explorer la relation que le patient entretient avec sa consommation.
Quelques questions suffisent souvent à mieux comprendre la place que cette consommation occupe dans la vie du patient :
Comment cette consommation s'est-elle installée ?
Qu'a-t-elle changé dans sa vie ?
Que se passe-t-il lorsqu'il essaie de s'en passer ?
Dans quelles situations consomme-t-il davantage ?
Ces éléments sont souvent plus riches que la seule fréquence de consommation et permettent de mieux comprendre si l'on est face à une habitude, une consommation à risque ou une véritable conduite addictive.
Quand consulter ?
Il n’est pas nécessaire d’attendre que la situation devienne critique pour consulter.
Il peut être utile de demander de l’aide lorsque la consommation devient difficile à contrôler, vous avez effectué des tentatives d’arrêt qui échouent à répétition, l’addiction prend de plus en plus de place, elle impacte la vie personnelle ou professionnelle ou simplement lorsqu’elle devient source de souffrance.
Consulter ne signifie pas que la situation est "grave". Cela signifie simplement que l'on souhaite comprendre ce qui est en train de se jouer avant que la souffrance ne prenne davantage de place.
« Pourquoi est-ce que je mens sur ma consommation ? »
Cette question est souvent posée avec beaucoup de honte.
Certains patients indiquent : « Je vous ai menti la semaine dernière. », ou encore : « Même à mon conjoint, je ne dis jamais exactement combien je consomme. ».
Beaucoup vivent cela comme une preuve supplémentaire qu'ils ont « un problème ». Pourtant, je considère rarement le mensonge comme un obstacle au travail thérapeutique. Il constitue souvent une information clinique précieuse.
Pourquoi une personne ressent-elle le besoin de cacher sa consommation ? Les raisons sont nombreuses : la peur d’être jugé, de décevoir, que l’on demande un arrêt immédiat ou tout simplement la difficulté à regarder soi-même la réalité de sa consommation.
Il ne s'agit pas toujours d'une volonté de tromper. En effet, il est possible que le patient minimise sincèrement ce qu'il consomme; non parce qu'il cherche à manipuler son entourage, mais parce que reconnaître pleinement sa consommation serait, à ce moment-là, trop difficile.
C'est d'ailleurs pour cette raison qu'en consultation, je préfère adopter une posture empathique et de curiosité plutôt que de confrontation. Lorsqu'un patient minimise sa consommation, je ne cherche pas à le piéger, je me demande plutôt : « Qu’est-ce qui rend cette réalité si difficile à regarder ? ».
Cette manière d'aborder les choses change souvent profondément la relation thérapeutique.
Le déni ne se combat pas :
On parle souvent de déni dans les addictions : le risque serait alors de vouloir le faire disparaître coûte que coûte. Or, confronter brutalement un patient à ses contradictions produit rarement l'effet recherché.
Dans mon expérience, l'alliance thérapeutique se construit davantage lorsque le patient se sent compris que lorsqu'il se sent mis face à ses incohérences.
Le déni n'est pas seulement un obstacle. C'est aussi une protection psychique qui mérite d'être comprise avant d'être levée.
« Est-ce normal de penser à consommer tous les jours ? »
Beaucoup de personnes s'inquiètent parce qu'elles pensent presque constamment au produit.
Certaines personnes disent : « J'y pense dès le réveil. », « Toute ma journée est organisée autour de ma prochaine consommation. », « Même quand je ne consomme pas, j'y pense sans arrêt. ».
Cette expérience est beaucoup plus fréquente qu'on ne l'imagine : on appelle cela le craving, c'est-à-dire une envie très forte de consommer. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, avoir envie de consommer ne signifie pas forcément que l'on va passer à l'acte.
Les envies fluctuent. Elles apparaissent souvent dans certains contextes : après une journée difficile, lors d'un moment de solitude, dans un lieu particulier ou en présence de certaines personnes. Apprendre à reconnaître ces situations constitue déjà une étape importante.
En consultation, nous travaillons souvent à identifier ces déclencheurs. Non pas pour les éviter à tout prix, mais pour que la personne comprenne progressivement ce qui favorise ces envies. L'objectif n'est pas de ne plus jamais ressentir d'envie, mais de ne plus laisser cette envie décider à notre place.
« Pourquoi est-ce que je gâche tout alors que j'allais mieux ? »
Après plusieurs semaines, voire plusieurs mois d'efforts, les patients ressentent le sentiment d'aller mieux. Ils consomment moins, retrouvent une certaine stabilité, reprennent confiance... puis, presque sans comprendre pourquoi, ils recommencent.
Ils affirment : « J'étais sur la bonne voie, et j'ai tout gâché. », « C'est plus fort que moi, dès que ça va mieux, je replonge. ».
La première réaction est souvent de se traiter de nul, de penser que l'on manque de volonté ou que tous les efforts n'ont servi à rien.
Pourtant, les choses sont rarement aussi simples. Le changement est souvent désiré... mais il peut aussi faire peur.
Même lorsqu'une addiction fait souffrir, elle fait souvent partie du quotidien depuis longtemps. Elle devient un fonctionnement familier. À l'inverse, vivre sans elle demande de construire de nouveaux repères, de nouvelles habitudes et parfois une nouvelle manière de gérer certaines émotions. Ce passage peut être inconfortable.
Il n'est donc pas rare que certaines personnes reviennent, inconsciemment, vers ce qu'elles connaissent déjà, même si cela les fait souffrir. Cela ne signifie pas qu'elles ne veulent pas aller mieux. Cela signifie surtout qu'apprendre une nouvelle manière de vivre demande du temps.
C'est aussi pour cette raison que je considère rarement une rechute comme un simple échec.
Je préfère me demander ce que cette rechute est venue raconter. S'est-il passé quelque chose de particulier ? Une émotion difficile ? Une période de fatigue ? Un conflit ? Un changement positif qui est venu bousculer les habitudes ?
Très souvent, une rechute apporte des informations précieuses sur le fonctionnement du patient. Lorsqu'on prend le temps de les comprendre, elles deviennent parfois un véritable levier pour la suite du travail thérapeutique.
Accompagner plutôt que précipiter le changement :
Lorsque le patient semble aller mieux, il est parfois tentant de penser que le travail est terminé. Pourtant, c'est souvent à ce moment-là qu'il devient le plus intéressant : le changement n'est pas seulement comportemental puisqu’il implique une réorganisation progressive de l'équilibre psychique du patient.
Une reprise de consommation n'efface pas les progrès réalisés. Elle indique souvent qu'il reste encore quelque chose à comprendre ou à consolider. L'enjeu n'est donc pas uniquement d'obtenir une abstinence rapide, mais d'accompagner un changement suffisamment solide pour être durable.
« Est-ce que mon addiction cache forcément un traumatisme ? »
Depuis quelques années, on entend souvent dire que toute addiction cacherait un traumatisme et cette idée est séduisante parce qu'elle semble apporter une explication simple mais dans la réalité clinique, les choses sont plus nuancées.
Oui, certaines addictions s'inscrivent dans l'histoire de personnes ayant vécu des événements extrêmement traumatiques, mais ce n'est pas toujours le cas. Toutes les personnes souffrant d'une addiction n'ont pas vécu un traumatisme majeur, et toutes les personnes ayant vécu un traumatisme ne développeront pas une addiction.
C'est pourquoi il convient de se méfier des explications toutes faites. En consultation, je cherche rarement LA cause mais je m'intéresse davantage à l'histoire singulière de la personne. Parfois, on retrouve un deuil, une séparation, une enfance marquée par des carences affectives ou des violences et parfois, il n'y a aucun événement spectaculaire. Il peut s’agir d'une accumulation de petites blessures, de difficultés relationnelles, d'une faible estime de soi ou d'une manière de gérer ses émotions qui s'est installée progressivement. Il arrive également que la consommation se mette en place à une période très précise de la vie : une naissance, un départ des enfants, une retraite, un changement professionnel, une rupture. Quoi qu’il en soit, une addiction est généralement le résultat de plusieurs facteurs qui s'entremêlent : la personnalité, les expériences de vie, les relations, le contexte familial, les ressources psychiques ou encore l'environnement.
Chaque histoire est singulière.
C'est aussi ce qui rend le travail thérapeutique si singulier. L'objectif n'est pas de trouver coûte que coûte un traumatisme caché mais il est de comprendre pourquoi, chez cette personne précisément, cette addiction est devenue une réponse possible à un moment de son parcours. Réduire une addiction à un traumatisme reviendrait souvent à réduire la complexité de la personne. À l'inverse, prendre le temps d'explorer son histoire sans idée préconçue permet souvent d'élaborer une compréhension beaucoup plus juste de sa souffrance.
Pour conclure, les questions que je viens d'aborder sont probablement celles qui reviennent le plus souvent en consultation. Si elles sont si fréquentes, c'est parce qu'elles traduisent toutes la même chose : le besoin de comprendre ce qui se passe, plutôt que de simplement constater que l'on consomme.
Qu'il s'agisse de se demander si l'on est réellement addict, de comprendre pourquoi l'on minimise sa consommation, pourquoi les envies reviennent sans cesse ou pourquoi l'on a parfois l'impression de saboter ses propres progrès, il n'existe malheureusement pas de réponse universelle : chaque addiction raconte une histoire différente.
C'est précisément pour cette raison qu'un accompagnement thérapeutique ne consiste pas à appliquer une solution toute faite, mais à comprendre le fonctionnement propre à chaque personne.
À mes yeux, c'est là que réside tout l'intérêt de la thérapie : pas seulement aider quelqu'un à arrêter de consommer, mais lui permettre de mieux se connaître, de comprendre ce qui se joue derrière son comportement et de retrouver progressivement une plus grande liberté face à celui-ci.
Parce qu'au fond, deux personnes peuvent partager la même addiction sans jamais raconter la même histoire. Et c'est précisément cette singularité que la thérapie cherche à entendre.