Pourquoi est-ce difficile de demander de l'aide lorsque l’on souffre d'une addiction ?

Il y a une chose qui m'a toujours frappée dans l'accompagnement de patients qui souffrent d’addictions, ils ne viennent presque jamais parce qu'ils n'ont rien essayé; au contraire.

La plupart ont déjà tenté d'arrêter seuls, se sont fixés des limites, ont supprimé les bouteilles de chez eux, désinstallé une application, promis à leurs proches que « cette fois, c’était la dernière ». 

Certains y sont même parvenus pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, puis la consommation est revenue. Avec elle, une pensée souvent amenée en séance : « Si je viens consulter, c'est que j'ai échoué. ».

Je crois que c'est l'une des croyances les plus douloureuses que portent les personnes souffrant d'une addiction : demander de l'aide reviendrait à reconnaître qu'elles ont échoué seules.


En consultation, je ne le vois jamais de cette façon. Consulter ne signifie pas que l'on est faible mais simplement qu'une souffrance est devenue trop importante pour continuer à la porter seul. Je crois qu'il faut énormément de courage pour faire cette démarche.

« Pourquoi ai-je tellement honte de demander de l'aide ? »

S'il y a une émotion qui revient presque systématiquement en consultation, c'est bien la honte. Nous pouvons la retrouver dans des phrases du type : « Je ne pensais pas devenir cette personne-là. », « J'ai honte d'en être arrivé là. », « Si mes proches savaient vraiment... ». 

Ce qui est marquant, c'est que cette honte ne concerne pas uniquement la consommation, mais elle concerne aussi l'image que la personne a d'elle-même : un père qui boit en cachette de ses enfants, une infirmière qui dépend de l'alcool, un étudiant qui ne parvient plus à passer une soirée sans cannabis, une cheffe d'entreprise qui joue en ligne jusqu'au milieu de la nuit. Tous ont des parcours différents, mais beaucoup partagent la même pensée : « Je ne suis pas censé être cette personne. »

Ce n'est souvent pas seulement l'addiction qui fait souffrir. C'est le sentiment de ne plus reconnaître la personne que l'on est devenue. Beaucoup de patients me disent, avec des mots différents : « Ce n'est plus moi ». Cette honte pousse souvent à s'isoler. Et plus on s'isole, plus elle grandit. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles tant de personnes attendent avant de consulter. Elles ne cherchent pas seulement à sortir d'une addiction. Elles espèrent surtout ne plus avoir à porter cette honte seules.

La honte ne disparaît pas parce qu'on dit au patient qu'il n'a pas à avoir honte : 

Au début d’une pratique clinique, on peut avoir tendance à vouloir rassurer rapidement les patients : « Vous n'avez pas à avoir honte. ». Toutefois, malgré une bonne intention, nous passons ici à côté de ce que vit réellement le patient. Sa honte existe, elle mérite d'être entendue avant d'être apaisée. Il est important de lui laisser une place, de s’intéresser à ce qu’elle raconte. Depuis quand est-elle présente ? À quels moments est-elle la plus forte ? Qu'est-ce que le patient imagine que je vais penser de lui ?

Très souvent, découvrir que cette honte peut être dite sans provoquer de rejet constitue déjà une expérience profondément réparatrice.

« J'ai l'impression que personne ne peut comprendre ce que je vis. »

Cette phrase est récurrente en séance parce qu’avant de consulter, beaucoup de personnes ont déjà essayé de parler de leur consommation à leur conjoint, un ami, un parent, parfois même à un professionnel. Fréquemment, elles repartent avec des phrases qui les blessent plus qu'elles ne les aident : « Tu n'as qu'à arrêter. », « Tout le monde boit un peu. », « Tu dramatises. », « Si tu voulais vraiment, tu y arriverais. ».

Je ne pense pas que ces paroles soient malveillantes. Elles sont souvent prononcées par des proches qui souffrent eux aussi et ne savent plus comment aider. Mais lorsqu'on les entend à plusieurs reprises, il devient facile de conclure que « personne ne peut comprendre ce que je vis. »

Lorsqu'ils arrivent en consultation, beaucoup ne cherchent pas d'abord à être aidés. Ils cherchent surtout à vérifier qu'ils ne seront pas jugés une fois de plus. Cette nuance me paraît essentielle parce qu'avant de pouvoir parler librement de son addiction, il faut souvent vérifier que l'on peut le faire sans être réduit à elle.

Avant de vouloir comprendre l'addiction, essayons de comprendre la personne : 

Je suis souvent frappée par une chose : on ne comprend jamais une addiction sans chercher d'abord à comprendre la personne qui en souffre. Ce sont deux choses très différentes. Je ne crois pas qu'un patient attende d’un psy qu’il connaisse parfaitement son produit. Je pense qu'il attend surtout que le psy soit suffisamment curieux pour chercher à comprendre ce que lui vit. Deux personnes peuvent présenter la même consommation sans lui donner le même sens et c'est pourquoi il me semble perspicace d’éviter des explications trop rapides. Je préfère laisser le patient me montrer, peu à peu, la place qu'occupe son addiction dans son histoire et j'ai souvent le sentiment que c'est cette curiosité sincère qui permet à la confiance de s'installer.

« Pourquoi est-ce parfois plus facile de continuer à souffrir que de demander de l'aide ? »

Cette question peut paraître surprenante et pourtant, je pense qu'elle résume une grande partie de ce que vivent les personnes souffrant d'une addiction. Avec le temps, je me suis rendu compte que beaucoup de patients n'attendent pas de consulter parce qu'ils ne souffrent pas suffisamment, mais ils attendent parce qu'ils espèrent encore pouvoir s'en sortir seuls.

Ils se disent : « Encore un peu de volonté et ça ira mieux. », « Cette fois, je vais réussir à contrôler. », « Je vais attendre que cette période difficile passe. ». 

Ces pensées sont compréhensibles puisqu’elles permettent de garder l'espoir que la situation reste maîtrisable. Demander de l'aide, c'est parfois accepter que ce ne soit plus le cas. Cette idée est difficile parce qu'elle oblige à renoncer à une illusion à laquelle on tient souvent depuis longtemps : celle de pouvoir tout gérer seul.

Je remarque aussi qu'il existe une autre peur, plus discrète. Certains patients redoutent ce qui pourrait arriver s'ils arrêtaient de consommer, parce qu'ils ne savent plus très bien comment vivre sans elle.

Après plusieurs années, la consommation s'est parfois installée dans tous les moments du quotidien : pour se détendre, pour supporter une journée difficile, pour dormir, pour sortir, pour calmer une émotion ou simplement pour ne pas penser. L'idée de s'en séparer peut alors être aussi inquiétante que rassurante. Il est important de pouvoir dire cela sans être jugé.

Quand "je veux arrêter" et "je ne peux pas vivre sans" coexistent

L'une des choses qui peut être le plus surprenant en travaillant avec des patients souffrant d'addictions, c'est l'ambivalence. En effet, un même patient peut dire, dans une seule séance : « Je veux vraiment arrêter. », puis, quelques minutes plus tard : « Mais je ne me vois pas vivre sans. ». Il y a ici l’expression d’un conflit interne. Une partie du patient souhaite sincèrement changer tandis qu’une autre redoute profondément ce que ce changement implique. Cette ambivalence n'est pas le signe que le patient ne veut pas changer. Elle traduit souvent un conflit intérieur : une partie de lui aspire sincèrement à une autre manière de vivre, tandis qu'une autre continue de s'appuyer sur l'addiction pour faire face à ce qui lui paraît encore insupportable. C'est précisément ce conflit que la thérapie cherche à comprendre. Vouloir le faire disparaître trop vite risquerait de passer à côté de ce qui se joue réellement.

Ce qui aide le plus n'est pas toujours ce que l'on imagine : 

Lorsque l'on souffre d'une addiction, on imagine parfois que le thérapeute possède les bonnes réponses, qu'il va dire quoi faire, comment arrêter ou comment retrouver rapidement le contrôle. En réalité, je crois que ce qui aide le plus est souvent beaucoup plus simple : rencontrer quelqu'un devant qui il devient enfin possible de ne plus faire semblant. De ne plus minimiser. De ne plus justifier. De ne plus cacher. Au fil des séances, les patients commencent à raconter des choses qu'ils n'avaient jamais dites à personne. Non pas parce que je leur pose des questions extraordinaires, mais parce qu'ils découvrent progressivement qu'ils peuvent parler sans craindre d'être réduits à leur consommation. C'est probablement l'un des moments les plus importants d'une thérapie.

À partir du moment où une personne n'a plus besoin de se protéger en permanence du regard de l'autre, elle peut enfin commencer à regarder sa propre souffrance autrement.

Comment choisir un thérapeute lorsqu'on souffre d'une addiction ?

La question de savoir si un psychologue, un psychothérapeute ou un psychanalyste est compétent pour accompagner une addiction n'appelle pas de réponse unique. Bien sûr, sa formation, son expérience clinique ou son intérêt pour les addictions sont des éléments importants. Mais si je devais donner un seul conseil à quelqu'un qui cherche un thérapeute, ce serait celui-ci : après les premières séances, posez-vous une seule question. Vous êtes-vous senti compris ? Derrière cette question se cachent beaucoup d'autres : vous êtes-vous senti écouté ? Avez-vous eu le sentiment que l'on cherchait à comprendre votre histoire plutôt qu'à vous donner immédiatement des conseils ? Avez-vous pu parler librement, y compris de ce dont vous avez le plus honte ? Vous êtes-vous senti accueilli comme une personne... ou uniquement comme quelqu'un qui consomme ?

Il me semble que ce sont ces questions qui sont essentielles. Je ne crois pas qu'un bon thérapeute soit celui qui a réponse à tout, je crois qu'il est celui qui reste suffisamment curieux pour ne jamais croire qu'il connaît déjà l'histoire de la personne assise en face de lui.

C'est aussi la raison pour laquelle je considère la formation continue et la supervision comme des éléments essentiels de ma pratique. Elles me permettent de continuer à questionner mon regard, à ne pas m'installer dans des certitudes et à offrir à chaque patient un espace de réflexion qui reste vivant.

Pour conclure, je pense qu'il existe une idée qui fait beaucoup de mal aux personnes souffrant d'une addiction : celle qu'elles devraient pouvoir s'en sortir seules. Cette croyance nourrit souvent la honte, le silence et l'isolement. Elle pousse certaines personnes à attendre des mois, parfois des années, avant d'oser demander de l'aide. Pourtant, derrière cette hésitation, je rencontre rarement un manque de volonté. Je rencontre surtout des personnes qui ont déjà énormément essayé, énormément culpabilisé et souvent beaucoup souffert en silence. À mes yeux, demander de l'aide n'est pas reconnaître que l'on a échoué. C'est décider que l'on ne souhaite plus porter cette souffrance seul. C'est une démarche qui demande énormément de courage. Finalement, avant même d'avoir besoin d'arrêter une consommation, beaucoup de personnes ont d'abord besoin d'une chose beaucoup plus fondamentale : rencontrer quelqu'un devant qui elles n'ont plus besoin de cacher ce qu'elles vivent.

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Les questions que les patients se posent le plus souvent sur l'addiction