Pourquoi parler peut aider à sortir d'une addiction ?
Lorsqu'une personne souffre d'addiction, une question revient très souvent en séance :
« En quoi parler pourrait-il m'aider ? Mon problème, ce n'est pas de parler, c'est l'alcool, le cannabis, les jeux, la nourriture, le sexe ou encore les écrans. »
Cette réaction est parfaitement compréhensible. Après tout, lorsqu'on souffre d'une addiction, c'est le comportement qui saute aux yeux. Naturellement, on pense donc que la solution doit porter sur ce comportement.
Pourtant, en thérapie, une autre question apparaît rapidement : et si l’addiction n’était pas le problème, mais la réponse à un problème ? Bien souvent, elle n’est pas le point de départ de la souffrance, mais une manière d’y faire face, parfois la seule disponible à un moment donné.
C’est précisément là que la parole prend tout son sens.
Parler ne fait pas disparaître instantanément une addiction et une thérapie n’est pas une solution magique, certaines situations nécessitent aussi un accompagnement médical ou addictologique. Toutefois, la parole permet progressivement autre chose : elle ouvre un espace pour se demander ce que cette addiction vient faire là, ce qu’elle soulage, et pourquoi il est si difficile de s’en passer.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de faire disparaître un symptôme, mais de comprendre ce qu’il tente de traiter.
Une addiction n’est pas seulement une question de volonté.
J’entends très souvent en consultation cette phrase : « Si je le voulais vraiment, j’arrêterais. »
Derrière ces mots, il y a souvent beaucoup de culpabilité. L’idée que si l’on n’y arrive pas, c’est que l’on manque de volonté, de discipline ou de caractère. Pourtant, si une addiction relevait uniquement de la volonté, elle disparaîtrait simplement par décision. Or, ce n’est pas ce qui est observable en pratique.
Je reçois des patients parfaitement conscients que leur consommation leur fait du mal. Ils connaissent les conséquences sur leur santé, leur couple, leur travail. Malgré cela, ils décrivent un sentiment de perte de contrôle, comme si quelque chose les dépassait. C’est précisément ce qui fait souffrir beaucoup de personnes : savoir que cela fait du mal… sans parvenir à s’arrêter.
Très souvent, l’addiction ne se limite pas à un comportement. Elle vient remplir une fonction. Elle permet de calmer une tension interne, d’apaiser quelque chose d’insupportable, de faire redescendre une angoisse ou parfois simplement de « tenir ».J’aime dire à mes patients qu’il s’agit d’une béquille, nécessaire pour un temps.
Dans ce sens, l’addiction n’est pas seulement un problème : elle est aussi, à un moment donné, une solution.
C’est d’ailleurs ce qui rend le travail thérapeutique spécifique. Dans une thérapie avec des addicts, on ne se contente pas de demander à quelqu’un d’arrêter : on essaie de comprendre ce qui rend ce comportement si nécessaire.
Deux personnes peuvent consommer exactement la même quantité d’alcool. Chez l’une, il s’agit d’un plaisir occasionnel. Chez l’autre, d’une manière indispensable d’apaiser une souffrance. Ce n’est donc pas le produit qui fait l’addiction, mais la fonction qu’il occupe dans la vie psychique de la personne.
Ne pas confondre comportement et fonction :
Quand on débute en clinique des addictions, nous pouvons être tenté de se concentrer sur la consommation elle-même.
Mais très vite, une autre question devient centrale : « A quoi sert cette addiction pour ce patient ? »
L’objet addictif (alcool, cannabis, sexe, jeux, écrans…) est rarement le cœur du problème. Ce qui compte, c’est la place qu’il occupe dans l’équilibre psychique du patient.
Cette question change complètement la posture clinique.
On ne travaille pas seulement sur une suppression du symptôme, mais sur ce qui permettrait au patient de ne plus en avoir autant besoin.
Pourquoi parler peut réellement changer quelque chose ?
Au premier abord, il peut sembler étrange que le fait de parler puisse avoir un impact sur une addiction. Pourtant, c’est souvent par là que quelque chose commence à bouger.
En séance, j’entends très souvent : « Je ne sais pas pourquoi je fais ça. »
Les patients connaissent leur comportement dans le détail, parfois même de façon très précise. Mais ils n’ont pas toujours accès à ce qui déclenche réellement l’envie de consommer ou d’agir.
Au début du travail thérapeutique, il y a souvent une impression de flou. Certains disent qu’ils n’ont « rien à raconter » ou que leur histoire n’a aucun lien avec leur consommation.
Puis, petit à petit, quelque chose change : on commence à repérer des répétitions, une consommation après une dispute, une envie plus forte dans les périodes de stress, un recours systématique à l’alcool ou aux écrans dans les moments de solitude ou encore une difficulté à supporter certaines émotions sans passer à l’acte.
Ce travail de mise en lien est fondamental : la parole ne permet pas seulement de raconter son histoire, elle permet surtout de relier des éléments qui, jusque-là, semblaient sans lien. C’est souvent à ce moment-là que le comportement cesse d’être uniquement subi et commence à devenir compréhensible.
Du passage à l’acte à la mise en pensée :
Chez beaucoup de patients présentant une addiction, agir précède la pensée. Cela signifie que lorsque l’émotion surgit, elle est immédiatement évacuée par le comportement.
Ce qui manque souvent, ce n’est pas seulement de parler, mais de pouvoir transformer ce qui est vécu en quelque chose de pensable. Le cadre thérapeutique permet progressivement cette transformation. Elle ne consiste pas à interpréter trop vite ou à donner du sens de manière prématurée, mais à offrir un espace dans lequel des liens peuvent émerger. Il s’agit d’un processus lent, mais c’est souvent lui qui permet à l’addiction de perdre progressivement son rôle central.
Pourquoi est-ce si difficile de parler de son addiction ?
Dans ma pratique, je constate que parler de son addiction est rarement évident.
Il y a souvent de la honte, de la culpabilité et très souvent une peur du jugement.
Beaucoup de patients me disent des choses comme : « Je devrais être capable d’arrêter seul. », « Je vais passer pour quelqu’un de faible. », « Je ne veux pas décevoir mes proches. ».
Ces pensées peuvent retarder longtemps le moment où la personne ose vraiment dire les choses.
À cela s’ajoute un autre élément que je rencontre souvent : certaines personnes savent qu’elles vont mal, mais ont du mal à identifier précisément ce qu’elles ressentent. Elles parlent alors d’un mal-être global, d’une tension, d’un trop-plein ou d’un vide, sans pouvoir aller plus loin.
Dans ces conditions, parler de l’addiction elle-même peut sembler presque impossible au départ. Le travail thérapeutique consiste alors à créer un espace suffisamment sécurisant pour que les mots puissent émerger progressivement, sans pression.
Une thérapie est-elle efficace contre une addiction ?
C’est une question que mes patients me posent souvent, parfois avec beaucoup d’attente, parfois avec du doute. Une thérapie ne promet pas une disparition totale de toute envie de consommer et elle ne garantit pas non plus l’absence de rechute. Cependant, elle peut transformer profondément la manière dont une personne se situe face à son addiction.
Avec le temps, je vois souvent des patients qui comprennent mieux leurs fonctionnements, qui identifient plus tôt les situations à risque et qui parviennent progressivement à avoir d’autres réponses que le passage à l’acte.
L’objectif n’est pas d’arrêter, mais de ne plus dépendre exclusivement de l’addiction pour faire face à ce qui se vit. Cette nuance change tout.
Certaines personnes arrêtent brutalement et tiennent un temps, mais rechutent dès qu’une difficulté survient. D’autres avancent plus lentement, mais construisent quelque chose de plus stable, parce qu’elles comprennent progressivement ce qui se joue pour elles.
Et si la rechute faisait partie du processus ?
La rechute est souvent vécue comme un échec. Pour ma part, je la vois plutôt comme un moment d’information.
Elle vient dire quelque chose : une période difficile, une émotion débordante, un événement de vie ou parfois simplement une fatigue psychique.
Plutôt que de la penser uniquement comme un retour en arrière, il est souvent plus utile de l’aborder comme un élément du processus de compréhension qui peut amener au sevrage.
Cela permet d’éviter que la culpabilité ne vienne renforcer le cycle de l’addiction.
Pour finir, je dirais que la parole ne constitue pas une solution magique. Elle ne remplace pas toujours un accompagnement médical ou un sevrage addictologique lorsque celui-ci est nécessaire.
Mais lorsque l’addiction est liée à une souffrance psychique, elle peut transformer profondément la manière dont une personne se comprend et se situe face à elle-même.
Au fil des séances, ce qui était uniquement agi peut progressivement être pensé. Les émotions deviennent plus identifiables, les liens entre les situations de vie et les consommations apparaissent et d’autres façons de faire face deviennent possibles.
C’est là, à mon sens, que réside l’essentiel du travail thérapeutique.
Sortir d’une addiction ne consiste pas seulement à arrêter un comportement. C’est retrouver progressivement la possibilité de vivre autrement, sans que ce comportement soit la seule manière de tenir.
On ne change pas simplement pour changer. On change lorsqu’une autre façon de vivre devient enfin possible.